Les nouveaux venus dans les champs des futures studies ou du foresight sont souvent déstabilisés par la diversité des approches qui structurent ce domaine, ainsi que par un corpus de connaissances largement implicite, rarement explicité en ce qui concerne ses fondamentaux. En conséquence, les concepts sont fréquemment utilisés de manière interchangeable, sans compréhension claire de leur signification — et encore moins de leurs frontières. Cet article vise à offrir un premier point de repère dans ce vaste paysage de la pensée orientée vers l’avenir.
Source: Fabienne GOUX-BAUDIMENT© - MIRO
Le paysage ci-dessus représente l’ensemble des manières par lesquelles les sociétés pensent, explorent ou anticipent l’avenir. Il peut être lu comme un territoire intellectuel composé de trois espaces emboîtés : le future thinking, les futures studies et le foresight.
Le cercle le plus large correspond au future thinking. Il englobe toutes les formes de pensée orientées vers l’avenir, qu’elles soient savantes, artistiques, spirituelles, spéculatives, citoyennes ou professionnelles. On y trouve aussi bien la science-fiction, les utopies, le design spéculatif, l’astrologie, les imaginaires religieux ou mythologiques, les exercices citoyens d’anticipation, que les pratiques plus structurées de prospective. Cet espace est donc très vaste : il ne constitue pas encore un champ scientifique ou professionnel en soi, mais plutôt un ensemble hétérogène de pratiques humaines visant à représenter, interpréter ou influencer l’avenir.
À l’intérieur de cet ensemble se trouve le champ plus restreint des futures studies. Il s’agit de l’espace où la pensée de l’avenir devient un domaine cognitif structuré : avec ses concepts, ses méthodes, ses écoles, ses débats, ses publications, ses formations, ses institutions et ses traditions historiques. Les futures studies ne se limitent pas à prévoir l’avenir ; elles étudient les futurs possibles, plausibles, probables et préférables, ainsi que les visions du monde, les valeurs et les imaginaires qui orientent ces futurs. Dans le visuel, ce champ est figuré comme une ville : un espace habité, organisé, doté de bâtiments, de voies de circulation, de quartiers spécialisés et de frontières reconnaissables.
Le foresight occupe une place particulière à l’intérieur de cette ville. Elle peut être comprise comme la dimension la plus opératoire des futures studies : celle qui transforme l’exploration des futurs en capacité d’orientation, de décision et d’action. Là où les futures studies produisent des connaissances sur les futurs, le foresight mobilise ces connaissances pour aider des acteurs — organisations, institutions, territoires, entreprises, citoyens — à mieux comprendre les transformations en cours, anticiper leurs conséquences et préparer des réponses adaptées, désirées.
Une caractéristique notable de ce paysage est la présence des arbres de l’anticipation, disséminés dans l’ensemble de ses quartiers. Ces arbres symbolisent une capacité humaine fondamentale : celle d’agir au présent en tenant compte de ce qui est le plus probable ou le plus prévisible.
Contrairement au foresight ou aux futures studies, cette forme d’anticipation ne requiert ni connaissances spécialisées ni méthodes formalisées. Il s’agit d’une aptitude largement partagée, mobilisée dans la vie quotidienne lorsque les individus gèrent des risques, planifient leurs actions ou prennent des décisions en fonction d’évolutions attendues. En ce sens, l’anticipation repose sur l’expérience, le jugement et ce que l’on pourrait qualifier, de manière pragmatique, de bon sens.
La présence de ces arbres dans l’ensemble du paysage souligne un point essentiel : l’anticipation n’est pas l’apanage des experts. Elle constitue une couche fondamentale du comportement humain, garantissant la survie et une capacité d’adaptation de base. La prospective s’appuie sur cette capacité universelle, mais en étend la portée vers des horizons temporels plus lointains, des niveaux d’incertitude plus élevés et des transformations systémiques plus complexes.
Le visuel montre également que ce champ n’est pas isolé. Il est alimenté par un fleuve de connaissances scientifiques : sciences sociales, histoire, économie, écologie, sciences politiques, anthropologie, sciences de la complexité, sciences cognitives, design, ingénierie, etc. Ces disciplines nourrissent la prospective sans se confondre avec elle. Elles apportent des données, des cadres d’analyse et des méthodes, mais le travail prospectif consiste précisément à les articuler dans une lecture systémique, temporelle et orientée vers l’action.
Autour de cette ville circulent différents types d’acteurs. Certains sont des chercheurs généralistes ou spécialisés, qui contribuent à la production de connaissances. D’autres sont des praticiens de la prospective, qui interviennent occasionnellement - au cours de leur vie - dans les organisations, les politiques publiques, les entreprises ou la société civile. D’autres encore sont des penseurs du futur, intellectuels, artistes, auteurs ou citoyens engagés, qui enrichissent le champ par leurs visions, leurs critiques ou leurs récits, indépendamment des futures studies.
Le paysage souligne enfin un enjeu central : celui de l’institutionnalisation. Pour devenir durable, reconnu et transmissible, un champ cognitif doit s’appuyer sur plusieurs piliers : un pilier académique, porté par la recherche et l’enseignement ; un pilier professionnel, porté par les praticiens et les organisations de métier ; et un pilier citoyen, porté par les communautés, les forums, les associations et les expressions publiques de la pensée du futur. Une fois institutionnalisé, le champ peut se consolider à travers l’éducation, la recherche, la formation professionnelle, les organisations représentatives, les médias spécialisés et les dispositifs d’accréditation.
Ainsi, cette cartographie ne cherche pas seulement à représenter un domaine intellectuel. Elle montre le passage d’une pensée diffuse de l’avenir à un champ structuré, puis à une pratique opérationnelle capable d’aider les sociétés à agir face à l’incertitude. Le future thinking est le continent général ; les futures studies en sont la ville savante et institutionnelle ; le foresight en la forme la plus aboutie qui permet d’orienter l’action.
F. GOUX-BAUDIMENT - 2024
(English version)